Livret

Alan Seeger: Instrument du Destin

d'après les extraits de  journal, lettres, et derniers poèmes  de Alan Seeger

Assemblés et traduits par Mirabelle Ordinaire

 

1 Départ à la guerre

“Ode à la mémoire des volontaires américains morts pour la France”

CHOEUR

Now heaven be praised,
Now heaven be thanked, we gave a few brave drops; Now heaven be thanked, a few brave drops were ours.

ACTEUR
Cinquième dimanche depuis que je me suis enrôlé. Magnifique dimanche après-midi. Paix. Le frémissement des feuilles; bruit des poules dans les cours avoisinantes; cloches d'église au loin, chaude lumière du sud qui inonde les grands champs de maïs et les vignes.

CHOEUR

Now heaven be praised,
Now heaven be thanked, we gave a few brave drops; Now heaven be thanked, a few brave drops were ours.

ACTEUR
Chère Maman,
Nous consacrons notre temps ici à un entraînement militaire extrêmement difficile, et sommes censés avoir appris en six semaines ce que les recrues ordinaires mettent deux ans entiers de service à apprendre. Nous nous levons à cinq heures du matin, et finissons notre journée de travail à cinq heures de l'après-midi. J'espère que tu vois les choses comme moi et que tu penses que j'ai bien fait de prendre moi-aussi sur mes épaules le fardeau qui fait souffrir une si grande partie de l'humanité, et, au lieu de rester peu glorieusement à l'écart alors qu'on m'en offre l'opportunité, d'apporter ma participation au camp qui, je pense, a raison.

CHOEUR
Chants de la Légion (à définir)

ACTEUR
Moins de deux mois depuis notre enrôlement nous partons pour les premières lignes.
Je pars au front avec le plus léger des cœurs légers. Le dur labeur et les moments d'effroyable fatigue ne m'ont pas brisé mais endurci. Ne t'en fais pas, car il y a peu de chances que je ne revienne pas, et je pense que que tu peux compter sur moi l'été prochain. Sois certaine que je jouerai bien mon rôle car je n'ai jamais été en meilleure santé, ni ressenti une virilité aussi intense.

 

2 Dans les tranchées

“Resurgam”

TÉNOR

Exiled afar from youth and happy love,
If Death should ravish my fond spirit hence
I have no doubt but, like a homing dove,
It would return to its dear residence,
And through a thousand stars find out the road Back into earthly flesh that was its loved abode.

ACTEUR
La tranchée typique ressemble à des catacombes plus qu'autre chose. Une longue galerie est creusée dans le sol avec des pioches et des pelles. Ses dimensions sont à peu près celles des cages que Louis XI avait imaginées pour les prisonniers qu'il souhaitait particulièrement torturer, c'est-à-dire qu'elles ne sont ni assez hautes pour permettre à un homme de se tenir debout, ni assez larges pour lui permettre de s'étirer.

CHOEUR
Chants de Noël (à définir)

ACTEUR
L'odeur des branches dans la terre sur le toit de la tranchée me rappelle l'odeur de Noël dans les maisons américaines décorées de branchages verts pour les fêtes. Puis, l'odeur de la poudre des obus tue le souvenir des fêtes. Je crois bien que notre style de vie ne changera en rien pour Noël ici. Nous continuerons à attendre aussi patiemment que nous le pouvons le jour où l'on nous ordonnera d'avancer contre les obus et l'acier de l'ennemi invisible. Ce sera un jour heureux pour nous tous, car la pesanteur de l'inaction est plus terrifiante que les obus et l'acier.

 

3 Champagne

“Champagne, 1914-1915”

CHOEUR

In the glad revels, in the happy fetes,
When cheeks are flushed, and glasses gilt and pearled With the sweet wine of France that concentrates
The sunshine and the beauty of the world,

Drink sometimes, you whose footsteps yet may tread The undisturbed, delightful paths of Earth,
To those whose blood, in pious duty shed,
Hallows the soil where that same wine had birth.

ACTEUR
Ce qui peut arriver au soldat ne peut être que bien, il joue donc bien son rôle. S'il sort de l'épreuve sain et sauf, il aura eu une expérience à la lumière de laquelle sa vie future sera trois fois plus riche et plus belle; blessé, il aura l'estime et l'admiration de toute l'humanité et l'approbation de sa propre conscience; tué, plus que tout autre homme, il pourra faire face à l'inconnu sans appréhension – si toutefois la Mort est survenue dans un moment de courage et d'enthousiasme, et non de découragement ou de peur.

CHOEUR

Under the little crosses where they rise
The soldier rests. Now round him undismayed The cannon thunders, and at night he lies
At peace beneath the eternal fusillade.

That other generations might possess --
From shame and menace free in years to come -- A richer heritage of happiness,
He marched to that heroic martyrdom.

Obscurely sacrificed, his nameless tomb,
Bare of the sculptor's art, the poet's lines, Summer shall flush with poppy-fields in bloom, And Autumn yellow with maturing vines.

ACTEUR
Chère Maman,
Reçu tes lettres et tes coupures de journaux hier. Je ne pense à rien d'autre qu'à ce que nous faisons en ce moment, et si j'écris, ce n'est que pour avoir un peu d'exercice intellectuel dont j'ai tant besoin en ce moment. Tu ne dois pas t'inquiéter de ce que je ne reviendrai pas. Les chances sont à peu près de dix contre un que je reviendrai. Mais si je ne reviens pas, il faut que tu sois fière, comme une mère spartiate, et te dire que c'est ta contribution au triomphe de la cause. La mort n'est de rien de si terrible après tout. Elle représente peut-être quelque chose de bien plus merveilleux que la vie. Elle ne peut en tout cas rien représenter de pire pour le bon soldat.

 

TÉNOR

I love to think that if my blood should be
So privileged to sink where his has sunk,
I shall not pass from Earth entirely,
But when the banquet rings, when healths are drunk,

And faces that the joys of living fill
Glow radiant with laughter and good cheer, In beaming cups some spark of me shall still Brim toward the lips that once I held so dear.

ACTEUR
Je ne suis pas influencé par les ridicules concepts américains de “réussite”, qui ne prennent en compte que les significations superficielles et accidentelles du mot – promotion, reconnaissance, pouvoir, etc. L'essence de la réussite c'est d'obéir rigoureusement à ses meilleurs instincts, et de suivre les chemins que la conscience approuve entièrement. Compte-tenu de ma nature, je n'aurais pas pu faire autrement que ce que j'ai fait. Ma passion a toujours été de jouer le plus grand rôle à ma portée, et en un sens, c'est véritablement une réussite suprême que de pouvoir jouer ce rôle.

TÉNOR & CHOEUR

Honor them not so much with tears and flowers,
But you with whom the sweet fulfilment lies,
Where in the anguish of atrocious hours
Turned their last thoughts and closed their dying eyes,

Rather when music on bright gatherings lays Its tender spell, and joy is uppermost,
Be mindful of the men they were, and raise Your glasses to them in one silent toast.

ACTEUR
Mets-toi à aimer la France et à comprendre la noblesse presque inégalée de l'effort que cet admirable peuple est en train de fournir, car cela sera le moyen le plus sûr de te réconforter pour tout ce que je suis prêt à endurer pour leur cause.

TÉNOR & CHOEUR

Drink to them -- amorous of dear Earth as well, They asked no tribute lovelier than this --
And in the wine that ripened where they fell, Oh, frame your lips as though it were a kiss.

 

4 Amis et ennemis

ACTEUR
La nuit était chaude, il n'y avait pas de vent. Les arbres fruitiers étaient couverts de fleurs, et faisaient penser à des estampes japonaises. Mais à mesure que nous avancions une autre odeur se mêlait à celle des fleurs. Au milieu des senteurs d'avril qui fleuraient bon l'amour et la renaissance de la vie s'élevait leur antithèse écœurante – âcre, pénétrante, poussant à la folie et à la férocité autant que les premières poussaient à la tendresse et au désir – l'odeur des charniers et de la mort.

Les morts gisent là dans la position où ils sont tombés il y a sept mois. Sombres masses sans forme dans le pâle clair de lune, ils surgissent tout d'un coup dans leur humanité défigurée ; en baissant les yeux on aperçoit des bras et des jambes, et pour finir, le plus indicible, les traits des visages.

Ils sont couchés là, seuls ou en tas – dans des attitudes héroïques ou apeurées, d'angoisse ou de désolation – certains se protègent la tête, avec leur sac, de la grêle d'éclats d'obus, beaucoup tiennent entre leurs mains les bandages de leur trousse de premier secours. Les Français tout semblables aux Allemands, des paquets rigides de tissu trempé qui remplissent les fourrés, engorgés dans les champs de betteraves boueux, nus et exposés au milieu des sacs, des fusils cassés, et de tous les déchets du champ de bataille.

“Les hôtes”

TÉNOR & CHOEUR

Comrades in arms there -- friend or foe -- That trod the perilous, toilsome trail Through a world of ruin and blood and woe In the years of the great decision -- hail! Friend or foe, it shall matter nought;

This only matters, in fine: we fought.
For we were young and in love or strife Sought exultation and craved excess:
To sound the wildest debauch in life
We staked our youth and its loveliness
Let idlers argue the right and wrong
And weigh what merit our causes had.
Putting our faith in being strong --
Above the level of good and bad --
For us, we battled and burned and killed Because evolving Nature willed,
And it was our pride and boast to be
The instruments of Destiny.
There was a stately drama writ
By the hand that peopled the earth and air
And set the stars in the infinite
And made night gorgeous and morning fair, And all that had sense to reason knew
That bloody drama must be gone through. Some sat and watched how the action veered -- Waited, profited, trembled, cheered --
We saw not clearly nor understood,
But yielding ourselves to the masterhand, Each in his part as best he could,
We played it through as the author planned.

 

ACTEUR
Pour moi ce qui compte par-dessus tout ce n'est pas d'être du côté des vainqueurs mais du côté où vont mes sympathies. Dans ces terribles moments, un homme ne peut atteindre de dignité plus élevée que celle de se faire l'instrument du destin ; je me suis donc naturellement rangé du côté où je me sentais le plus redevable. Mais que cela soit bien clair : je n'ai jamais pris les armes par haine de l'Allemagne ou des Allemands, mais simplement par amour pour la France.
La contribution de l'Allemagne à la civilisation est trop grande, et les idéaux allemands trop généralement en accord avec les miens pour m'autoriser à rejoindre le chœur de haine dirigé contre un peuple que, pour être franc, j'admire. C'est simplement pour que la France, et surtout le Paris, que j'aime ne cessent pas d'être la gloire et la beauté qu'ils sont que je me suis engagé. Cette cause, je suis prêt à la servir jusqu'au bout.

TÉNOR & CHOEUR
Hymnes : La Marseillaise/God Save the Queen/Heil dir im Siegerkranz/My Country 'Tis of Thee. Le chœur continue à chanter tout doucement sous le texte suivant, ponctué par les percussions.

ACTEUR
Magnifique nuit étoilée, brillant clair de lune. Duel d'artillerie violent. Nos batteries de mitrailleuses lourdes à l'avant ont tiré sans discontinuer. Les Allemands ont répliqué moins fréquemment, mais quand leurs obus sont tombés par deux et par quatre les explosions ont été plus terribles que tout que ce j'ai entendu sur le front jusqu'à présent.

Aujourd'hui le capitaine nous a lu l'ordre de Joffre annonçant aux troupes la grande attaque générale. Ce sera une bataille sans précédent dans l'histoire. Une canonnade terrible a eu lieu toute la nuit et continue toujours. Elle se fera de plus en plus violente jusqu'à ce que la bataille soit lancée ; nous devrions trouver la première ligne ennemie, au moins, complètement démolie. Qu'est- ce que l'ennemi nous réserve? Je suis débordant de confiance et d'optimisme sur l'issue de l'attaque, et m'attends à ce que nous marchions tout droit jusqu'à l'Aisne, porté par un irrésistible élan. Cela fait plus d'un an que j'attends ce moment. Ce sera le plus grand moment de ma vie. Je vais faire en sorte d'en être digne.

Crescendo du choeur et des percussions, puis silence soudain.

 

5 Sursis

ACTEUR
Chère Maman,
Je suis à l'hôpital pour la première fois, pas pour blessure, malheureusement, mais pour maladie. C'est drôle que je sois malade cet hiver quand nous sommes à l'arrière, alors que dans les tranchées d'octobre à juin dernier je n'ai pas raté un seul jour. J'ai eu tellement de fièvre que j'ai dû être évacué. Maintenant ça va mieux, mais je me sens encore faible.

Tu as raison de tirer le maximum des moments de bonheur passés. Il y a un concept bourgeois répandu qui, associé à l'idéal bourgeois tout aussi répandu de l'homme qui finit par gagner assez d'argent pour pouvoir prendre sa retraite et vivre de ses revenus, représente la vie heureuse comme un genre de progression constante, en passant par une série de hauts et de bas, jusqu'à un genre de plateau; une fois ce plateau atteint, le bourgeois peut avancer tranquillement en se maintenant à un niveau de bien-être ininterrompu et indestructible. Il est parfaitement clair qu'une telle notion est entièrement illusoire. Je considère, moi, que la vie est une série de hauts et de bas, jusqu'au bout. L'idée que l'on puisse être plus haut à la fin qu'au début n'a jamais fait partie de mes rêveries. Pour moi, une vie est heureuse si, tout simplement, la somme totale de ses moments heureux, quel que soit le moment où ils ont eu lieu, dépasse la somme totale de ses moments malheureux.

Je vais bientôt sortir de l'hôpital et j'aurai alors deux mois de convalescence, de liberté et de confort à l'arrière, après un hiver où le temps a été atroce. Puis je rejoindrai le régiment et arriverai juste à temps pour la grande offensive – c'est la seule chose qui compte vraiment.

“Sonnet III”

TÉNOR

Why should you be astonished that my heart, Plunged for so long in darkness and in dearth, Should be revived by you, and stir and start As by warm April now, reviving Earth?

I am the field of undulating grass
And you the gentle perfumed breath of Spring, And all my lyric being, when you pass,
Is bowed and filled with sudden murmuring.
I asked you nothing and expected less,
But, with that deep, impassioned tenderness Of one approaching what he most adores,
I only wished to lose a little space
All thought of my own life, and in its place
To live and dream and have my joy in yours.

 

6 Rendez-vous avec la mort

ACTEUR
Chère amie,
Après un délicieux mois à Biarritz et un autre à Paris, je suis revenu sur le front le 1er mai. Le secteur était incroyablement calme, et d'une grande beauté, dans les profondeurs de la forêt de printanière.

“J'ai un rendez-vous avec la Mort”

TÉNOR

I have a rendezvous with Death
At some disputed barricade,
When Spring comes back with rustling shade And apple-blossoms fill the air—
I have a rendezvous with Death
When Spring brings back blue days and fair.

ACTEUR
Nous avions abandonné les abris-bombes sales et étouffants et avions planté de petites tentes sous les arbres. Le secteur semblait si calme qu'il n'y avait pas de danger. Mais hier matin un avion allemand est passé au-dessus de nos lignes. La canonnade avait été violente toute la journée mais personne n'y prête attention et la plupart d'entre nous étions allongés, quand tout à coup une terrible
rafale d'obus s'est mise à exploser au milieu de nous. Gémissements à l'extérieur. Cris pour demander de l'aide. Un sergent et sept hommes avaient été touchés. Chaos dans notre petit camp qui avait été si paisible. Air rempli de poussière et d'odeur de poudre, sol jonché de feuilles et de branches, tentes, vêtements, matériel percé de trous, terre éclaboussée de traînées de sang. Naturellement depuis lors nous avons dû retourner dans nos abris-bombes, où nous vivons sous la terre dans des trous profonds – hommes, rats, et vermine.

TÉNOR

It may be he shall take my hand
And lead me into his dark land
And close my eyes and quench my breath — It may be I shall pass him still.
I have a rendezvous with Death
On some scarred slope of battered hill, When Spring comes round again this year And the first meadow-flowers appear.

ACTEUR
Chère Marraine,
Nous avons eu un trajet difficile pour venir ici. Après une marche d'environ dix kilomètres à l'aube, nous avons pris le train et avons fait un voyage de quatre ou cinq heures. Puis nous nous sommes lancés, à l'heure la plus chaude de la journée, dans la marche la plus difficile que j'ai jamais faite. Nous devions parcourir 20 kilomètres sous un soleil de plomb et dans un nuage de poussière. Environ 30 kilos sur le dos. En fournissant un effort suprême j'ai réussi à aller jusqu'au bout avec quinze hommes, tout ce qui restait de notre section. Les hommes manquaient d'entraînement après avoir passé tellement de temps dans les tranchées, inactifs. Le champ de bataille n'est aucunement terrifiant après des épreuves comme celle-là, qui requièrent tout autant de courage et souvent bien plus de souffrance.

 

Je n'écrirai probablement plus que des cartes postales à partir de maintenant. Dans des moments comme celui-ci, les mots sont futiles.

TÉNOR

God knows 'twere better to be deep Pillowed in silk and scented down, Where love throbs out in blissful sleep, Pulse nigh to pulse, and breath to breath, Where hushed awakenings are dear... But I've a rendezvous with Death

At midnight in some flaming town, When Spring trips north again this year, And I to my pledged word am true,
I shall not fail that rendezvous.

ACTEUR
Chère amie,
Nous partons à l'attaque demain. Ce sera probablement la plus grande que nous avons menée jusqu'à présent. Nous aurons l'honneur de marcher en première ligne.
J'écrirai bientôt si je m'en sors indemne. Sinon, la seule chose dont je me soucie sur terre, ce sont mes poèmes.
Je suis heureux d'aller en première ligne. Quitte à être là-dedans, autant y être jusqu'au bout. C'est là l'expérience suprême.

“Ode à la mémoire des volontaires américains morts pour la France”

CHOEUR

"Now heaven be praised
That in that hour that most imperilled her,
Menaced her liberty who foremost raised
Europe's bright flag of freedom, some there were
Who, not unmindful of the antique debt,
Came back the generous path of Lafayette;
And when of a most formidable foe
She checked each onset, arduous to stem --
Foiled and frustrated them --
On those red fields where blow with furious blow
Was countered, whether the gigantic fray
Rolled by the Meuse or at the Bois Sabot,
Accents of ours were in the fierce melee;
And on those furthest rims of hallowed ground
Where the forlorn, the gallant charge expires,
When the slain bugler has long ceased to sound,
And on the tangled wires
The last wild rally staggers, crumbles, stops,
Withered beneath the shrapnel's iron showers: --
Now heaven be thanked, we gave a few brave drops; Now heaven be thanked, a few brave drops were ours.”